Petits points cardinaux

Michel Séonnet

Sept notes à propos de C’est toujours les salauds qui s’en sortent

Date de parution :

1 - Ce sont les livres qui décident pour moi

On me dit que ce roman - "noir" - représente un changement par rapport à ce que j’écris depuis des décennies. La vérité, c’est que je ne choisis pas les textes que j’écris. Ce sont eux qui me sollicitent. Parfois j’aimerais bien écrire d’autres livres. Avoir un plan. Une stratégie. Ne serait ce que éditoriale. Certains de mes éditeurs m’y ont incité. Mais non. Ça ne marche pas. Je me retrouve toujours ailleurs. Ce n’est pas mauvaise volonté. C’est comme ça.

2 - Un "roman noir"

Je n’avais pas conscience d’écrire un "roman noir". C’est un ami qui me l’a fait remarquer : Voilà que tu te mets à écrire des thrillers ! Je me suis dit qu’il n’avait pas tort. Et c’est à ce moment là que m’est venue l’idée de demander l’avant propos - c’est le principe de cette collection, chaque texte est « accompagné » - à Michele Pedinielli une autrice de romans noirs avec qui je partage l’attachement à la ville de Nice (elle est le cadre de ses polars) et bon nombres d’engagements. J’ai été très heureux qu’elle accepte. Elle a eu des mots très encourageants qui ont en quelque sorte validé, par une "professionnelle", ce pas de côté que, sans le savoir, j’avais fait.

3 - Atelier d’écriture en prison

Il y a une quinzaine d’années j’ai été amené à animer des ateliers d’écriture dans un établissement pénitentiaire. Avec des femmes détenues pour de longues peines. Une expérience très forte. Un beau travail. Dont aujourd’hui encore je suis particulièrement fier. Après avoir franchi différents portiques, couloirs, sas, je me retrouvais seul pendant deux heures avec ces femmes, six ou sept en général, dont je savais que toutes avaient commis des actes de grande violence. A l’entrée on me délivrait un bip que j’étais sensé actionné si je me sentais en danger. En fait ce bip ne sortait pas de mon sac. Sac dont j’étais le plus souvent éloigné puisque je circulais dans la salle pour discuter avec elles de ce quelles étaient en train d’écrire. Autrement dit, si un acte véritablement violent avait lieu, j’avais le temps de me faire étriper avant de l’avoir atteint. Mais rien dans le comportement de ces femmes ne pouvait me laisser envisager de tels gestes à mon égard. Bien au contraire. J’avais plutôt l’impression qu’elles me protégeaient. De la prison elle-même ? Je ne sais pas. N’empêche que, quelque temps après avoir terminé ces ateliers, c’est cette histoire de prise d’otage qui m’est venue.

4 - Quinze ans après

Jusque là je n’avais jamais engagé une expérience d’atelier, qui est une forme de compagnonnage, dans un travail de fiction. Si j’avais écrit sur des ateliers, autour d’eux, c’était plus en témoignage de ce qui s’était passé. En totale clarté avec les participantes et participants. Là, pour ces quelques pages que j’ai écrites peu de temps après la fin des ateliers, j’ai eu l’impression d’écrire dans leur dos. Et c’est ce qui m’a arrêté. Dans l’écriture, je n’arrivais pas à me détacher de ces femmes réelles que j’avais connues. Elles étaient trop présentes. Je ne m’autorisais pas à les impliquer à ce point. Il y avait quelque chose de non acceptable du point de vue éthique. J’ai donc enterré ces quelques pages dans la mémoire de mon ordinateur. Jusqu’à ce que je les retrouve, il y a quelque temps. Plus de quinze ans après. De manière fortuite. Je faisais un peu de rangement dans les fichiers de mon ordinateur quand je suis tombé dessus. Je les ai lues. Les ai fait lire à ma compagne qui m’a encouragé. Voilà comment je m’y suis mis. Reprenant tout depuis le début. J’avais la distance suffisante pour ne plus embarquer dans mon récit les femmes que j’avais connues en détention.

5 - Un chemin qui m’était offert

Il y avait autre chose. Je souffre d’une maladie invalidante qui étouffe quasiment tout projet d’écriture. Là, je n’avais qu’à me laisser porter par les quelques pages que j’avais brouillonnées quinze ans plutôt. Comme un chemin inattendu qui m’était offert. Je m’y suis engagé. Je savais que ce serait court. Je n’avais ni pression ni contrainte sinon le plaisir d’écrire et de retrouver quelque chose (joie ? respect ? découverte mutuelle ?) de ce que j’avais vécu lors de ces ateliers.

6 - De la violence et de la poésie

Pendant tout le temps où j’ai mené ces ateliers en détention, j’avais l’impression, avec ces femmes, que nous étions dans une sorte de bulle. Je crois même que c’est ce qu’elle venait y chercher. "Une parenthèse", elle disait. Or cette bulle subsistait dans un univers de violence au milieu duquel elles vivaient, dont elles étaient partie prenante, depuis et pour des dizaines d’années.. La prison est un lieu de violence. Que l’on sent dès que l’on y entre. Violence de l’architecture. Des couloirs. Des sas grillagés où l’on peut attendre très longtemps. Violence de fait des surveillants. Et puis les violences commises par ces femmes, la violence qui marquait nombre de leurs relations en détention. Je crois que c’est cela que j’ai eu besoin de faire exploser dans ce texte. La poésie des passages des textes écrits par les femmes, leur intimité, leur douceur étant comme une sorte de contre-point à cette violence. Je tiens d’ailleurs à préciser que les textes qui sont dans le livre ne sont pas ceux des ateliers. Je ne me suis pas senti le droit d’utiliser leurs mots alors que je n’ai aucun moyen d’avoir leur accord. Je m’en suis inspiré. S’il y a poésie, je la leur dois.

7 - Les salauds ont la vie dure

J’ai eu besoin, à ma très modeste mesure, d’entrer dans la mêlée. D’introduire un texte qui dans la période violente que nous vivons désigne directement ces "salauds" qui ont le dernier le mot. De plonger dans une certaine actualité, même si elle est ici décalée. L’homme qui dans ce texte finira par se déclarer candidat à la présidence de la République, devrait sans aucun doute faire de même cette année encore. D’ici peu. Les salauds ont le vie dure.

M.S. Octobre 2026

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