J’ai déjà lu bon nombre de livres de François Bon. Avec une attention répétée. Le premier, je crois, c’était Le crime de Buzon, chez Minuit, années 80, je l’avais offert à Monique, ma compagne, en lui disant : Tiens, je crois qu’il est vendéen comme toi ! Mais pourquoi est-ce à propos de celui-ci que je me suis senti requis (le mot n’est pas trop fort), qu’il m’a paru évident que je ne pouvais pas rester sans mots, qu’il fallait qu’à ce texte magistral j’arrive, non pas à répondre, mais simplement faire acte de lecture ?
D’abord je me suis dit que c’était à cause de la valse, valse à mille temps, valse à mille ponts dans laquelle Bon nous entraîne. Je tiens que la valse est le mouvement même de la littérature non dans sa version viennoise, bien sûr, mais dans sa version perse : ce mouvement qui conduit à la transe, comment imaginer sans elle que les mots qui se tiennent plats et horizontaux sur la page puissent de phrase en phrase s’élever, se dresser, faire de ces ectoplasmes d’encre (mais aussi bien ectoplasmes numériques sur l’écran) des réalités vivantes capables d’ériger en réalité ce qui n’est plus, ce qui n’a jamais existé ?
Valse, donc. Valse de ponts. Car si, le plus souvent, les ponts sont droits, Bon ne se gène pas pour les fait tourner devant nous en tous sens, un pont puis un autre, deux ponts, trois ponts à la fois, ça se croise, s’entrecroise, tout ça tambour battant, depuis les planches branlantes des ponts de L’Aiguillon (Vendée) à ceux vertigineux de San Francisco, le Lashi bridge de Chembur (Inde), puis Amsterdam, le Pont Charles à Prague, et Londres, et Paris (pont de Bir-Akeim), Providence (celle de Lovercraft), tout un lacis de noms, de villes, de fleuves (car il n’y a de pont sans quelque eau à franchir), de noms de vivants ou de morts aussi (un pont c’est passage d’humains, quand bien même sont-ils motorisés), et on retrouvera quelques uns de ces vivants qui accompagnent Bon ; Modiano, Gracq, Rabelais, Lovercraft, bien d’autres, chaque pont orientant tout l’espace, sortes de sémaphores indiquant leurs horizons de docks, de marées, d’eau sans fin mais aussi bien de ferraille, de béton, tout ça virevoltant sans repos ni pause (rien en tout cas de cette succession de cartes postales que l’on trouve alignées dans tant de livres), ici ça bout, ça s’intrique, se tisse et se retisse, ça tourne à la façon derviche, sorte de transe (j’y reviens) qui vous laisse pantois, comme un mouvement d’initiation, de quête, mais quête de quoi ?
Tout ce qui a été dit précédemment ne doit pas laisser croire que Bon s’est laissé emporter, hors de lui, façon danse de Saint-Guy auto-fictive. Bien au contraire. S’il tire des bords qui, tous, sont référés biographiques (autogéographie des ponts c’est bien aussi autogéographie de Bon), ce n’est pas pour se complaire dans des nostalgies ou faire étalage de ses années nomades (comme ingénieur, d’abord, puis comme écrivain), l’enjeu est tout autre. On tombe dessus page 33. Obscur ce qui vous pousse à cette tâche ingrate, contre la mémoire, contre soi, dans ces frontières grises mais où les chemins sont d’eaux parce que le rêve les emprunte pour vous rejoindre.
Voilà de quoi il s’agit. De la mémoire et des rêves. De la tension quasi électrique entre les images de mémoire, figées, venues du passé, mais inscrites sur la rétine parfois le temps d’une vie, et celles que, nuit après nuit, les rêves reconduisent dans un éternel présent. En appeler aux deux ce n’est pas s’y abandonner mais les faire apparaître avec attention, effort (contre la mémoire, contre soi). Et cela ne se fait pas à toute vitesse comme la valse dans laquelle le lecteur a été emporté pourrait le laisser croire. Pour le dire comme au garage de son père : Bon a écrit ce livre avec un frein à main. Il attendra la page 108. Comme un aveu :
J’avance doucement, à peine un demi-paragraphe ou dix lignes par jour, parce que les images sont imprécises. Ou plutôt : pour éviter que la reconstruction qu’on en fait remplace ce que l’on ne sait plus convoquer.
Arrivé là, et si on ne l’a pas compris avant, il faudra bien reconnaître que tous ces mouvements, cette agitation, cette trépidation, qu’a vécues le lecteur ont quelque chose à voir avec cette persistance rétinienne qui, permettant qu’une suite d’images fixes s’offre en mouvement au spectateur, a donné existence au cinéma. De même ici, c’est la lenteur du processus d’écriture qui, paradoxalement, crée la vitesse à laquelle le lecteur va être confronté. Écriture image par image. La lecture, en accéléré, provoquant le mouvement. Si bien qu’on a presque honte d’avoir lu si vite. On se dit qu’il faut, à notre tour, tenir le paradoxe des ponts : tenir d’arche en arche (de hauban en hauban) cette presque immobilité qui est seule capable de supporter le va-et-vient incessant des passants qu’ils soient pédestres ou motorisés.. Alors on découvre le véritable enjeu de cette aventure d’écriture. Ou plutôt on découvre que le véritable enjeu EST l’aventure d’écriture. La quête. Cette quête qu’aucun paysage, aucune description, aucun nom de ville ou de fleuve, ne peut préempter sinon à être en permanence pris dans la tension que chacun provoque (et l’étincelle !) entre les images figées de la mémoire et celles intempestives du rêve, tension qui propulse le scripteur tout autant que le lecteur : vers l’inconnu.
Et c’est cela qui est bluffant dans ce texte, à savoir qu’il n’y a mouvement trépidant dans ce qu’on pourrait appeler surface - ce qui s’offre au premier abord au lecteur - que parce qu’il y à une intense lenteur qui s’exerce dans la profondeur du texte, surface et intérieur ne s’entendant pas vis à vis d’un quelconque sens mais bien dans la matière même de ce qui fait texte. Il faudrait dire plutôt qu’il s’agit d’un texte agité en même temps d’un mouvement virevoltant et d’un mouvement tellement lent qu’il en serait indétectable. EN MEME TEMPS. Un texte quantique ?
Si bien que ce petit livre sur les ponts, sur la biographie et les ponts traversés par un certain François Bon est aussi un livre où la littérature se cherche, s’expose a elle-même, se dévoile, pas à pas, syntagme après syntagme, comme étonnée de sa propre venue là ou, peut être, rien de tout cela n’était prévu aux premiers mots venus qui s’imaginaient simplement arpenter Civray et le monde, de pont en pont, et de ce fait nous transmettant cet étonnement à nous lecteur, oui c’est ça : on traverse ce livre sans cesse étonné, découvrant que étonnement est le nom même de la littérature. Et que s’il y a bien un lieu ou auteur et lecteur peuvent se retrouver sans même en avoir eu le projet c’est bien dans cet étonnement qui fait de chaque mot le premier mot et de chaque livre le dernier.
Fin de Civray : depuis combien d’années tu savais avoir un jour à transcrire cette permanence dans le rêve de ces deux points précis, isolés et distincts de la masse reconstituable des images de la microscopique ville sur la rivière, mais définitivement pour toi "ville complète" ?
C’est sans doute là, page 106 (on est proche de la fin de la valse) que se met à nu le cœur atomique de cette aventure d’écriture. De tous les voyages, tous les déplacements, tous les franchissements de ponts ici référés, surgit alors dans cette évidence conjuguée du passé en mémoire et des rêves s’imposant au présent, qu’il n’y en eut pas (dans la mémoire) qu’il n’y en a pas (dans le rêve) qui demeurent aussi vifs, aussi véhéments, que ceux entrepris à Civray (Charente) où Bon passa enfance et adolescence. C’est là (Civray comme outil optique) que se sont inventées, imposées, ces deux séries d’images. Dit ainsi : la rémanence dans la mémoire visuelle et sensitive d’une suite organisée, spatialisée, de points précis de la rivière (page 98) et l’autre disposition, celle des rêves, comme si un temps figé les resservait à volonté dans le présent même. (page 104). Si Civray peut être dite « ville complète », avec des guillemets, ce n’est pas en conclusion de quelque analyse sociologique, urbanistique, politique, comme on voudra (même si ces différents aspects ne sont pas absents de cette autogéographie) mais parce qu’elle est le nom de ce vers quoi a conduit pas à pas cette valse, cette transe, la révélation qui en surgit comme il y en eut à Combray : comme si cette image qui avait précédé l’entreprise de ce livre s’en était toujours annoncé le terme mais t’en avait toujours dicté chacune des étapes intermédiaires.
Ce double mouvement de vitesse et de lenteur simultanée n’a eu d’autre effet que d’ouvrir le temps à la verticale – dans ce récit on pousse le temps à la verticale – et de nous entraîner justement dans une rare expérience du temps. En si peu de pages. En fait d’(auto)géographie, on a aussi affaire ici à une chronographie, non pas chronologie mais justement temps vertical à l’intérieur duquel la valse se déploie pas après pas. Matière temps qui se dresse, ce qui est effectivement le mouvement de la transe. Ou de la littérature.
Et voilà, c’est fait, et irréversible.
François Bon, Autogéographie des ponts, Le Tiers Livre
https://www.librairie-tiers-livre.store/special/p/autogographie-des-ponts